Le grincement des écorces sous mes bottes me ramène toujours au même point : la frontière invisible entre le présent et l’éternité. Ici, dans les profondeurs des bois québécois, le vent murmure comme un vieux sage qui ne s’embarrasse pas des secondes. Le sol, recouvert de mousse épaisse, absorbe le bruit des pas, comme si la terre elle-même souhaitait que l’on ralentisse. C’est là que j’aime me perdre, en dehors des trajets tracés, où chaque arbres semble déposer un sceau de silence sur la route.
La mousse et le vent : quand le sol devient lit
Je n’aime pas les sentiers tracés par les chiens de chasse ou les randonneurs pressés. Moi, c’est le détour par les racines qui me botte, les branches basses qui forcent à plier les épaules comme pour se soumettre à la forêt. La mousse, là-bas, sent le temps qui dort. Elle a cette texture qui se souvient des printemps oubliés. Un jour, Camille m’a dit que marcher ici, c’était comme se coucher dans un lit de laine. Elle avait raison : les pas s’enfoncent, mais pas dans la douleur. Juste dans la lenteur. Je me souviens d’un après-midi où le soleil perçait à travers les feuillages comme des doigts de lumière. Le sol, sous mes bottes, était si doux que j’enlevais mes chaussures, pieds nus dans cette mousse moelleuse. C’était un silence si complet que j’entendais le bruit de mon propre souffle, pas un son, mais un être.
Le chant des eaux : un miroir sans rives
Les vallées, ici, c’est autre chose. Elles sont des couloirs creusés par le temps, avec des ruisseaux qui chantent des comptines que même les enfants oublient. L’eau, quand elle tombe des roches, résonne comme un tambour de guerre, mais lent. Je ne marche jamais sans me pencher pour la goûter, cette eau. Elle a le goût de la pierre et des oiseaux morts. Un jour, j’ai suivi un ruisseau jusqu’à une cascade si petite qu’elle ressemblait à une dentelle d’eau. J’ai enlevé mon t-shirt, le temps d’un plongeon. Le froid m’a transpercée, mais c’était bon. On dirait que l’eau, dans les vallées, vous nettoie de quelque chose. Pas des souillures, non. Juste des questions. C’est bizarre comme la nature répond en silence.
Le repère des étrangers : un arbre, une histoire
Il y a des endroits où les arbres parlent. Pas avec des mots, mais avec des cicatrices. Une fois, je suis tombée sur un érable si vieux qu’il avait une cime éclatée, comme une couronne brisée. Je suis montée sur lui, en m’accrochant aux branches comme si c’était une échelle. Là-haut, j’ai trouvé une boîte en fer rouillée, coincée entre les racines. À l’intérieur, des lettres jaunes, des photos d’un couple en noir et blanc. Aucune signature, mais les visages semblaient tristes. J’ai laissé la boîte là où elle était. Parfois, les arbres sont des cimetières oubliés. Ils conservent les secrets des gens qui les ont touchés. Moi, j’y ai laissé ma respiration.
L’équilibre des nuages : quand le sol devient ciel
Les collines, c’est mon terrain de jeu. Elles sont douces, pas comme les montagnes qui tapent fort. Quand je grimpe, je sens le vent dans les jambes, comme s’il voulait m’aider ou m’empêcher de continuer. Arrivée en haut, le paysage me donne un souffle court. Les forêts, de là-haut, ressemblent à des tapis brodés de mousse et de lumière. Un jour, je suis tombée sur une clairière où le sol était recouvert de fleurs sauvages. Je me suis allongée, mains derrière la tête, et j’ai regardé les nuages passer. C’était une paix si forte que j’avais l’impression de flotter. Personne n’est venu me déranger. Juste une biche, qui a posé ses yeux sur moi comme pour dire : « C’est ici que tu restes. »
Marcher sans but : l’appel à l’éternité
Chaque traversée est un dialogue silencieux avec le Québec. Une forêt, c’est plus qu’un lieu : c’est une école de lenteur. Et si, comme moi, tu as envie de t’y perdre, la solitude éclairée te parlera de ce que je ressens là-bas. Alors, la prochaine fois que les pas te manquent, cherche la mousse. Écoute le vent. Et laisse les vallées te dire ce que tu as besoin d’entendre. Le temps s’y arrête, mais peut-être que c’est lui qui t’attend.
— Victoria Hales, exploratrice et voyageuse — Point Horizon

