Chaque nuit, à 2h30, je me retrouve dans le noir avec Theo, qui se tord comme un ver à cause d’un cauchemar. On finit par l’allonger sur le lit avec lui, lui tapoter le dos avec la force d’un pianiste frustré, et le calmer en chuchotant des histoires de dinosaures qui dansent. Le matin, Jade, le visage encore bouffi de sommeil, me demande: «Tu as réussi à dormir, toi?» J’ai envie de lui répondre que non, mais que ces moments-là, même fatigants, sont les plus précieux.
La paternité, c’est ça: un mélange de routine et de folie, de petits drames et de découvertes. On ne choisit pas les épisodes qui deviennent des souvenirs, ceux qu’on garde comme des perles dans un collier invisible. Mais pour les reconnaître, il faut apprendre à les voir dans la langue qu’ils parlent.
Le langage des câlins maladroits
Les enfants parlent un dialecte étrange, fait de hurlements, de sourires étincelants, et de crises de larmes pour un ourson oublié. Le nôtre, c’est la version québécoise du «je t’aime» en action: les câlins de travers, les étreintes qui ressemblent à des étreintes de guirlandes de Noël débranchées, les bisous sur les bosses de la tête .
Un soir, en changeant la couche de Lea, elle a eu une de ces «vapeurs» qui font exploser les toilettes. J’ai essayé de l’apaiser en chantant «La Vie en rose» dans un français si approximatif que ça en devenait touchant. Et là, Jade est entrée, le visage pâle, et m’a dit: «Tu t’es fait la même tache que moi sur le chemisier quand tu étais jeune.» Ben oui, les parents se reconnaissent souvent dans les mêmes erreurs.
Ces moments, même brouillons, sont une compilation de phrases qu’on répète sans cesse: «Je suis là, même si je fais des erreurs. Je t’aime, même si j’ai l’air d’un ours mal léché.»
Le code de la constance
C’est ça, la constance: un alphabet qu’on crée ensemble. Le lundi, on parle de la semaine prochaine avec Alexandre, le père de Theo’s meilleur ami . On se marre sur les «débats politiques» entre les deux gars: Theo, partisan du «je veux plus de légumes», et son copain, adepte du «je mange les glaçons».
La programmation de l’humour et de la vulnérabilité
Les parents, c’est comme des comédiens: on improvise constamment. Une fois, j’ai essayé de construire un château de sable avec Theo, et on a fini par détruire la pelouse. Jade est venue en courant avec un seau d’eau, pensant à une catastrophe. «On l’a recouvert de sable pour faire une pente», ai-je expliqué, fier comme un architecte.
La vulnérabilité, c’est aussi apprendre à dire: «J’ai faim, j’ai froid, je suis énervé.» Un soir, en colère contre un jouet qui s’était cassé , j’ai lâché le marteau et j’ai dit à Theo: «Maman va être fâchée.» Il m’a regardé, puis il a pris le marteau et me l’a donné en souriant: «Moi aussi, je vais essayer.»
Ces moments-là, c’est le code qu’on partage: on ne perfectionne pas, on progresse ensemble.
Le réseau de soutien: une question de syntaxe
Mon frère aîné, Victoria, est la «bouche» de la famille. Quand elle vient, elle raconte des anecdotes tellement longues qu’on finit par oublier pourquoi on a appelé. Mais c’est sa façon d’aimer. Un jour, elle est venue manger avec nous, et elle a demandé à Lea: «Et t’aimes bien le pain?» Lea a répondu: «Maman dit que c’est pas bon pour les dents.» Victoria a souri: «Elle est dentiste, ta mère.» Ben oui, on apprend à traduire les phrases des uns et des autres, pour créer un langage commun.
En conclusion: Un programme en constante évolution
La paternité, c’est un logiciel qu’on écrit sans arrêt. Chaque erreur, chaque coup de marteau mal placé, chaque bisou baveux, c’est un caractère dans le code d’un amour qui n’a pas de fin. On n’a pas besoin de parfaire les syntaxes, juste d’être présent dans la compilation.
Et si un jour Theo me demande: «Papa, est-ce que je t’aime comme un robot?», je lui dirai: «Non, mon grand. C’est plus compliqué que ça. C’est comme un code qu’on écrit ensemble, avec des bugs, des mises à jour, et des fois, des bugs qui deviennent des trucs magnifiques.»
Parce que finalement, c’est dans ces moments ordinaires qu’on parle le plus fort.
— Oliver Hales, papa et bricoleur – Point Héritage


