Entre asphalte et cimes : Un road-trip qui défie les sens

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Le klaxon du camion qui nous double dans les virages de la côte catalane me fait sursauter. Élise rit dans le rétroviseur, la main sur le volant, ses cheveux blonds dansant au rythme des ornières. « Tu as l’air surprise qu’on survive à ce tournant, Hales ? », me lance-t-elle avec un clin d’œil. Je hausse les épaules. Ce voyage, c’est notre façon de fuir le chaos urbain de Barcelone — un chaos que j’avais pourtant aimé quelques semaines plus tôt. Mais depuis qu’Élise a posé son sac dans mon hôtel, nous sommes devenues deux ombres de routes, prêtes à tout pour un ciel dégagé et une piste qui mène ailleurs.

L’adieu aux lumières de la ville

Nous avons laissé Barcelone derrière nous à l’aube, après avoir mangé des churros dans un café bondé où les serveurs parlaient si vite qu’on ne comprenait que les éclats de rire. La route vers les Pyrénées s’offre à nous comme un serpent de bitume, serpentins de collines et de vallées qui nous rapprochent des cimes. Chaque virage efface un pan de la ville. Les gratte-ciels disparaissent, remplacés par des chênes centenaires et des fermes isolées, leurs toits rouges roulant sous la pluie printanière.

Je me souviens que Camille m’avait dit un jour, entre deux crises de rire à Montréal, que les routes d’Espagne ressemblent à ses souvenirs d’enfance : vastes, un peu sauvages, et toujours prêtes à offrir un refuge à ceux qui osent s’y perdre. Je n’étais pas certaine d’être prête à l’écouter quand elle me l’a dit, mais aujourd’hui, dans la pente douce de cette autoroute, je comprends mieux. Les Pyrénées ne sont plus qu’à deux cents kilomètres.

Le village oublié, où le temps dort sous les oliviers

Nous nous arrêtons à un endroit que ni Google ni Élise n’aient jamais visité : un village de pierre blanchie au cœur d’un plateau. La route est si étroite que notre voiture tangue, les pneus grattant le gravier. C’est Élise qui propose de faire demi-tour — puis se ravise en voyant un vieil homme, le dos courbé, qui vend des figues fraîches sur le bord de la route. « C’est comme une goutte d’Espagne pure, ici », dit-elle, la bouche pleine.

Le village s’étire en escaliers, ses maisons alignées comme des pierres de domino. Le marché, s’il en existe un, est juste un tas de paniers d’herbes aromatiques sur la place. Je m’assois près de l’église, les jambes ballantes sur un banc, à regarder les nuages se consumer au-dessus des montagnes. Je sens un étrange calme — comme si les Pyrénées nous avaient enfin rattrapées.

Les cimes, où l’air brûle la peau

Le jour suivant, on quitte les routes pour les sentiers. Le sac à dos d’Élise est plus lourd que le mien : elle y a glissé son appareil photo, un guide des oiseaux, et une bouteille de vin rosé. Moi, je voyage léger. Juste un sweat, une carte du massif, et l’impression que chaque pas nous rapproche de quelque chose qui nous dépasse.

Les Pyrénées sont une montagne qui parle. Le vent y souffle avec une autorité qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Les sapins bruissent, les marmottes traversent en courant, et l’air est si pur qu’on se croirait à l’intérieur d’un souffle. Au col de Pierre St-Martin, je m’arrête pour admirer le paysage. Élise s’accroupit près d’un buisson, elle tente de photographier des orchidées. Je m’allonge sur une pierre chaude, mes doigts touchant la terre, et je songe à Oliver. Il m’a toujours dit que mon problème, c’était de « croire que tout voyage a un but ». Peut-être qu’au fond, il avait raison.

Le feu de camp, où les étoiles deviennent des amis

La nuit, nous installons le camp près d’un lac gelé. Le feu crackle, les étoiles nous observent, et pour la première fois depuis des mois, je n’ai pas besoin de regarder ma montre. Élise joue à des jeux de mots en français québécois — elle a appris à les dire à Camille, j’imagine. « On devrait faire une chasse aux météorites, Hales, t’as vu le ciel ? », me dit-elle en riant. Je ne réponds pas. Je préfère écouter le silence.

Quelque part, un loup hurle. C’est une musique que je n’ai jamais entendue dans les rues de Barcelone. Je me demande si c’est pour ça que je voyage : pour retrouver ces sons oubliés, ces paysages où l’homme n’est plus le maître, mais juste un passager.

Le retour, entre le souffle et le répit

Quand on redescend vers la ville, l’horizon semble moins chargé. Je me demande si c’est l’altitude ou le fait d’avoir vu quelque chose de tellement grand. Élise me demande si j’envisage de prolonger le voyage. « Peut-être », dis-je, sans vraiment mentir.

Je repense à Camille, qui m’a toujours dit que l’important, c’est de « se perdre pour se trouver ». C’est peut-être ce qu’on fait, Élise et moi, enroulées dans ces routes. On cherche des réponses en voyageant, mais on ne les cherche pas vraiment. On les laisse nous trouver.

Ailleurs, ce n’est pas une direction, c’est un état

J’ai souvent cru que les voyages avaient un but. Mais ici, dans les Pyrénées, j’ai compris que le but, c’était d’être là — dans le présent, dans le silence, dans ce mélange de fatigue et de bonheur qui te rassure que tu es vivant. Ce road-trip n’était pas un escape, mais un appel. Un rappel.

Peut-être que demain, je repartirai vers d’autres montagnes. Peut-être que je resterai ici, à écouter le vent dans les sapins. Ce qui est sûr, c’est que les Pyrénées m’ont montré quelque chose de vrai : qu’on ne voyage pas pour oublier, mais pour se rappeler qui on est. Et que parfois, c’est dans le silence des cimes qu’on entend le mieux sa propre voix.

— Victoria Hales, exploratrice et voyageuse – Point Horizon

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