Le souffle coupé, je me tenais là, debout sur un chemin de gravier, les doigts engourdis par le froid mordant. Devant moi, une étendue de fjords noirs se découpait dans le ciel orangé d’un coucher de soleil qui semblait sur le point d’exploser. J’avais lu des descriptions de l’Islande dans des livres, vu des vidéos, mais ça? C’était autre chose. L’univers ici respirait, palpétait, grognait parfois, comme un animal sauvage. C’est là, dans ces contrées extrêmes, que j’ai appris à écouter le murmure de la Terre et à suivre mon propre rythme.
Le premier fjord : un coup de foudre silencieux
Quand le bus s’est arrêté à la limite du Sólheimasandur, j’étais prête à courir vers l’horizon. La sableuse, cette mer noire de lave, s’étirait à perte de vue. Je m’imaginais la légende de ces lieux, les géants, les fées cachées entre les rochers. Élise, mon amie barcelonaise, avait hoché la tête, un sourire malicieux aux lèvres : « Ici, on ne parle pas, on respire. » On s’était croisées quelques jours plus tôt à Barcelone, où elle préparait un road trip solitaire. « Tu viens? » avait-elle lancé, et j’avais dit oui, un peu par réflexe.
Le fjord Reykholt était notre première étape. Élise tenait son appareil photo comme une arme, mais moi, je voulais sentir, pas capturer. Les cascades rugissaient à côté de nous, les volcans se profilaient au loin, et une étrange sérénité m’envahissait. Comme si, pour la première fois, je m’adressais à la nature sans chercher à la maîtriser.
La cascade qui a changé mon pas
Le lendemain, on a grimpé vers Gullfoss. Le vent soufflait si fort qu’on ne pouvait presque pas se tenir debout. Élise riait, les cheveux emmêlés par la bise. Moi, je fixais les eaux tumultueuses, la façon dont elles s’écrasaient, tourbillonnaient, s’éleva
ient presque, comme des vagues de folie bleue. J’étais en sueur, la combinaison de pluie trempée, et j’ai réalisé que ça ne me dérangeait pas. Peut-être même que ça me faisait du bien.
En haut de la pente, un couple de Norvégiens s’est arrêté pour boire un café. Ils nous ont parlé de leur tour du cercle d’or, de leurs nuits passées sous le ciel étoilé. L’un d’eux a pointé un point sur la carte : « Là, c’est le meilleur spot pour le feu de camp. » J’ai pris note. J’ai appris à ne jamais écouter les itinéraires, mais les conseils des gens sur place.
La nuit au feu de camp : quand le silence parle
Le soir, on est descendues au sud de Vatnajökull. Le ciel était d’une noirceur totale, étoile après étoile, comme si une enfant avait déversé un sac de diamants. On s’est installées près d’un feu improvisé, des pierres autour, du bois sec ramassé sur le chemin. La chaleur était douce, presque intimidante. Élise a sorti une bouteille de vin rouge, et on a trinqué en riant.
C’est là que j’ai pensé à Oliver. « Il m’aurait dit que je risquais d’être attaquée par un glacier », ai-je marmonné. Élise a éclaté de rire. Je ne lui ai pas dit qu’il m’avait offert la veste que je portais, ou que je l’entendais encore me dire, avec son ton moqueur : « Victoria, tu as besoin de moins de plans, plus de chance. » Ce soir-là, la chance a eu raison de moi.
Quand les étoiles ont commencé à danser, on a pensé au ciel. Pas à l’espace, mais à la terre, au temps, à la façon dont on s’habitue à tout, même au sublime.
Retour au calme : la douceur des jours tranquilles
Le dernier jour, on a pris le chemin de Skógafoss. J’ai senti mon rythme ralentir. L’adrénaline des premiers jours était retombée, remplacée par un apaisement inattendu. Je suis restée longtemps près de la cascade, à écouter l’eau qui chantait. Camille, mon amie du secondaire, m’avait prévenue : « Tu vas revenir avec la tête remplie de bruit. » C’était faux. Je revenais avec un vide, rempli par les silences des fjords, les cris des oiseaux, les souffles de vent dans les fissures du sol.
Dans un petit village, on a dégusté des bœufs de fer et des glaces à la vanille. Élise a acheté une écharpe tricotée par une vieille femme du coin, et moi, j’ai gardé mon journal. Je n’avais pas besoin de photos. La chaleur de l’Islande, c’était dans les gestes, les rencontres, les instants où on oublie les heures.
La leçon de l’Islande : la beauté d’un voyage intérieur
Quand l’avion a atterri, j’étais légère. Pas d’achats, pas de souvenirs matériels, juste un sac rempli de souvenirs et un cœur un peu plus grand. L’Islande m’a appris que l’aventure, c’est aussi l’art de se perdre pour trouver quelque chose de plus grand que soi. Peut-être une version de soi que j’avais oubliée, celle qui écoute, explore, et ose.
Tu ne devineras jamais ce que j’ai vu là-bas? Des paysages, oui. Mais aussi des versions de moi que je n’avais jamais imaginées. Et c’est ça, le voyage. Pas la destination. Mais la manière dont elle te change, te taille, te redéfinit.
Alors, si tu as jamais eu envie de voir l’impossible, va vers les fjords. Suis le bruit de l’eau, la trace des volcans, et tu verras. Le monde, il te parle. Et toi, tu as juste à écouter.
— Victoria Hales, exploratrice et voyageuse – Point Horizon

