La terre était humide sous mes bottes, sentant le sapin mouillé et la mousse broyée. Le vent du matin apportait des éclats de voix d’un village fantôme : des cloches, une bagnole au démarreur grippé, un cri de mouette qui semblait dire C’est là, c’est là. Je tenais dans la main une carte postale décolorée, trouvée dans l’arrière-boutique d’un dépanneur à Saint-Cyprien, avec une indication qui ne pouvait guère être plus vague : « Cap au sud-est, jusqu’à ce que le temps vous perde. » J’y suis allée, bien sûr. Pis, j’ai trouvé la porte.
Le souffle des villages effacés
La première fois que j’ai mis le pied dans ce genre de lieux, c’était dans un coin des Laurentides, où les maisons de bois ont des fenêtres qui ressemblent à des yeux morts. Le sol était parsemé de pommes pourries, l’air piquait la gorge avec l’odeur des vieilles fumées de poêle. J’étais suivie par une chienne errante qui avait une tâche noire sur l’oreille, comme si elle avait été marquée par l’abandon. On m’a raconté que le village avait été évacué après l’automne 2015, suite à un glissement de terrain. Aujourd’hui, il n’y a plus que des arbres qui reprennent le territoire.
Les chemins qui ne mentent pas
Le lendemain, je suis partie vers l’est, en suivant une piste de gravier érodée par les pluies. La route ne menait nulle part, mais c’était ça, l’idée. Chaque virage apportait un autre parfum de terroir : le miel des ruches abandonnées, la douceur acide des framboisiers sauvages, le métal rouillé des camions désossés. À un moment, j’ai entendu des coups de marteau. Un homme d’une soixantaine d’années, les mains noires de suie, réparait une cabane de pêche. Il ne connaissait pas les noms des rivières. « Elles ont leur propre langage, maintenant », m’a-t-il dit en désignant un chenal où des écureuils noirs traversaient en zigzag.
C’est là que j’ai compris : les portes des terroirs oubliés, c’est souvent des détails qui se révèlent. Un panneau cassé, une pente inexpliquée, une fenêtre qui s’allume à la nuit tombée. On les ouvre en oubliant le GPS, en laissant le vent guider les pas. Camille m’a envoyé une photo de ce village, quelques mois plus tard. Elle y était avec des étudiants de l’université, en train de plancher sur un projet de « géolocalisation des espaces mémoire ». « Pis t’as vu, on a même trouvé la cabane », a-t-elle écrit.
Le murmure des pierres
Un autre jour, je suis allée dans une forêt où les arbres étaient si hauts qu’ils masquaient le soleil à plus de 20 mètres du sol. La lumière filtrait en rayons obliques, comme des doigts invisibles qui touchaient le sol. J’ai trouvé un sentier en décomposant des écorces, des racines, des éclats de verre. Il menait à une ancienne ferme, dont la grange avait des toiles d’araignée épaisses comme des rideaux. Le sol était dur, mais le plafond était couvert de mousse, avec des taches d’humidité qui ressemblaient à des constellations.
Je me suis assise sur une chaise brisée, et j’ai entendu les voix. Pas des gens, des sons : le craquement des branches, le souffle des animaux, les échos d’une histoire que personne n’avait racontée. J’ai pensé à ce passage dans Les Routes de l’Indécision — une lecture qu’on a faite ensemble, Élise et moi, dans un bistro à Barcelone — où on parle de voyager sans but, juste pour sentir les racines du Québec. C’est ça, le Québec des portes effacées : pas un endroit, mais un état de marche.
La porte est là, si tu la regardes
Aujourd’hui, j’emporte toujours avec moi ce genre de fragments : une pierre de rivière, une plume d’oiseau, une phrase écrite au crayon sur un mur. Ils forment une sorte de carte invisible, qui ne sert à personne, mais qui raconte quelque chose. Le Québec, c’est ça aussi : un réseau de points secrets, de souvenirs enfouis, d’histoires qui ne demandent qu’à être entendues.
Si tu as un moment libre, et si tu as le goût de te perdre, essaie. Vas-y sans plan, avec une bouteille d’eau pis un morceau de pain. Parfois, c’est la perte qui ouvre la porte. Pis, tu pourrais trouver quelque chose que personne n’a encore vu.
— Victoria Hales, exploratrice et voyageuse — Point Horizon

